0h15

"Voilà maintenant plus de trois heures que je suis là-dessus. J’ai parfois l’impression de me perdre dans des détails mais, si je ne mets pas tout en place, elle risque de ne rien comprendre à la suite. Pas trop longtemps quand même..."


 

Le reste de la matinée et le déjeuner se déroulèrent dans une ambiance joyeuse et détendue. Après mûre réflexion, Sami pensait avoir compris les douleurs de sa grand-mère et il ne voulait pas raviver ses vieux souvenirs : la guerre, la pauvreté, la mort...
Il se conduisit en petit-fils exemplaire : souriant, poli et serviable. En début d'après-midi, il sortit retrouver Sabine.

"- Tu n'étais pas là, ce matin ?
- Si, mais je suis resté à l'intérieur.
- Tu viens chez moi ? Mon beau-père a installé ma console de jeux sur la télévision du salon. On voit tout sur écran géant."
Sami partit donc passer l'après-midi chez Sabine. Dans sa maison, il savait que la disposition des pièces était identique à celle de sa grand-mère mais les meubles et les décorations y étaient beaucoup plus modernes et colorés.
Comme d'habitude, il ne voulut pas jouer aux jeux de sport et de combat (Sabine était beaucoup trop forte pour lui) mais il se lança à fond dans un nouveau jeu d'aventures qu'elle venait de se faire offrir. C'était un jeu, comme souvent, fait de mondes mystérieux, d'énigmes à déchiffrer et de niveaux à franchir.
Ce n'est que lors de la troisième pause que Sabine se décida à aborder le thème du mystérieux ancêtre, puisque Sami ne se décidait pas à le faire.

 

"- Tu as appris des choses au sujet de ton grand-père ?
- Non. Il est mort, et ma grand-mère ne veut plus en parler.
- Et c'est tout ?
- Oui, c'est tout.
- C'est bizarre. Elle ne veut même pas te dire son nom ?
- Non. Elle ne l'a dit à personne. Mais bon, toi aussi tu m'as dit que tu n'aimais pas parler des choses qui te font de la peine."
Sabine semblait ne pas savoir quoi répondre... sans pour autant paraître convaincue.
"- Tu peux penser ce que tu veux, mais c'est quand même bizarre de ne plus jamais rien dire, pas un seul mot, à personne, pendant tout le reste de sa vie...
- Peut-être, mais ça arrive.
- Quand on aime quelqu'un et qu'il disparaît, on essaye quand même de s'en souvenir, non ?
- Et alors ?
- Mon arrière-grand-père est mort l'année dernière : ça a été dur, on n'en parle pas tous les jours... On n'en parle presque jamais même mais sa photo est dans le salon.
- ... Je crois qu'elle n'a pas de photo de lui.
- Non. Moi je pense que, si elle ne veut plus s'en souvenir, c'est qu'elle ne l'aimait pas vraiment."
Sami fut vexé de cette réflexion, mais il sentait que ses arguments n'étaient pas aussi solides qu'il l'imaginait. Sabine gagnait du terrain. Elle n'en savait pas plus que lui mais elle réfléchissait vite.
"- Mais qu'est-ce qu'il faudrait faire pour le savoir ?
- Ça, je n'en sais rien. Mais c'est clair que tu t'es mal débrouillé.
- Laisse tomber."
Cette fois, Sami se sentit plus que vexé. Il pensait avoir compris et partagé les sentiments des adultes, il pensait avoir agi de manière raisonnable et responsable... Mais Sabine se moquait de lui comme d'un gamin qui se serait laissé avoir. Elle ne lui avait rien dit méchamment mais, clairement, il se sentait diminué.

Un fois rentré, Sami s'isola un moment dans sa chambre. Est-ce que Sabine avait raison ? Il n'en savait rien. Peut-être que l'attitude de sa grand-mère pouvait sembler curieuse mais il avait l'impression d'avoir trouvé une explication plausible. Pourtant, rien ne lui permettait de la vérifier.
Ni son père, ni Jeannine ne savaient rien à propos du mystérieux grand-père... pas même son nom.
"Elle ne l'aimait pas vraiment... C'était un criminel..." A ce rythme, Sabine finirait peut-être par comprendre avant lui la clé du mystère... Ça, il ne le supporterait pas. Lui seul avait le droit de se mêler des affaires de sa famille et le meilleur moyen pour la faire taire était de lui montrer qu'il n'avait pas besoin d'elle pour comprendre les adultes. Il fallait trouver des preuves de ce qu'il pensait : quelque chose d'indiscutable.
Où pouvait-il chercher ? Il avait déjà son idée à ce sujet. Par contre, il ne voulait plus poser de questions : il essaierait de ne déranger personne.
Sami rumina son plan jusqu'à l'heure du dîner. Il joua son rôle de petit garçon et ne parla de rien. En lui-même, il attendait avec impatience le début de la troisième nuit.

 

1h04