2005-2012

Comme monsieur Martin lui avait annoncé, Richard s'installa comme pompiste à la station du "Relais Auvergnat", aux côtés de M.Pérez qui en était le propriétaire.
Il travailla avec lui pendant près de six mois, puis il devint le gérant de la station. Les principales difficultés du métier étaient d'ordre administratif : comptabilité, paperasserie, livraisons, paiements aux fournisseurs... La station-service tournait très bien, à condition de ne pas compter ses heures de travail.
C'est essentiellement sur cela que M.Pérez testa Richard. Mais le jeune homme répondit présent. Il posait énormément de questions mais ne rechignait jamais à la tâche. Et puis M.Pérez partit, et Richard se retrouva seul. Sur son téléphone portable, il avait enregistré le numéro de M.Martin, qu'il pouvait appeler dès qu'il avait un problème d'ordre comptable ou administratif.
La station (la boutique et les pompes à essence) marchait plutôt bien. Mais Richard travaillait quasiment jour et nuit. Un jour, il appela Martin et lui demanda de retrouver les coordonnées de son ami de Narbonne : Fresco, de son vrai nom Francesco. La station possédait un garage de réparation automobile mais il était fermé faute de mécanicien. Et Fresco, justement, était mécanicien.
Et Fresco vint le rejoindre. Moins d'un an après avoir mis les pieds au Relais Auvergnat, Richard était installé à son compte, il faisait des bénéfices et il employait un ouvrier ainsi qu'un apprenti.
La machine tournait, Richard avait saisi sa seconde chance. Il en aurait presque oublié les "trois souhaits" et les débuts de son aventure.
Néanmoins, il lui restait un trou dans sa mâchoire inférieure gauche qui, au moins une fois par jour, lui rappelait d'où il venait. Et puis il rencontra Caroline.

 

Au début, elle venait simplement faire le plein une fois par semaine, vers 5 heures du matin. Ils étaient seuls. Ils pouvaient discuter. Elle racontait sa vie. Lui, non.
Elle travaillait dur comme vendeuse, comme serveuse, comme caissière... mais aucun travail ne lui donnait l'impression de pouvoir faire quelque chose de sa vie. Elle se lançait à fond dans un métier, on lui parlait d'évolution de carrière et de responsabilités mais, au bout de six mois, comme rien ne venait, elle préférait tout plaquer.
Après trois mois de confidences, Richard osa lui proposer de venir travailler à la station-service. La boutique marchait mais il n'avait pas assez de temps pour s'en occuper. Et puis, lui, il préférait les pompes.
La veille, il avait préparé toute la nuit les arguments qui pourraient la convaincre... Mais elle rougit et dit seulement qu'elle allait y réfléchir. Richard était tout tremblant et il n'osa rien ajouter.
Elle commença à travailler pour lui le lundi suivant. Pour lui puis avec lui. Caroline, à la différence de Fresco, adorait les responsabilités. Richard avait l'impression de la rendre heureuse et se demandait comment il avait pu faire tourner l'affaire sans elle.
Il se marièrent l'hiver suivant. Un jour, elle lui demanda pourquoi il ne voulait pas faire mettre une couronne sur sa dent manquante. Il répondit simplement que ça lui rappelait des souvenirs.

Richard parlait peu de son enfance et de ce qu'il avait vécu avant de s'installer à Clermont-Ferrand. Elle n'insistait pas. Mais elle n'aimait pas quand il glissait la langue entre ses dents et qu'il massait longuement le trou laissé par sa prémolaire : cela voulait dire qu'il était inquiet ou qu'il cherchait quelque chose. Cette manière de le comprendre sans parler fut un élément important de leur confiance et de leur amour.
Un an de plus et naquit Alexandre. Deux ans encore et naquit Johan.
Cette fois, Richard avait la certitude définitive qu'il n'était pas né sous le signe de la fatalité. Quelqu'un avait crû en lui sans contrepartie et il avait montré de quoi il était capable.
Ensuite, Caroline l'avait convaincu qu'il était possible de construire une enfance différente de celle qu'il avait vécue. Sans elle, aurait-il seulement envisagé d'avoir des enfants ? Pour qu'il devienne comme ses propres parents ? Pour que ses enfants deviennent comme lui ? Il savait que le coup de la bonne fée n'était pas proposé à tout le monde.
Mais, grâce à elle, il n'avait plus seulement confiance dans sa capacité à modifier son propre destin. Il se sentait capable de construire de toutes pièces des destins nouveaux : meilleurs que celui que l'on avait construit pour lui.

 

c'est déjà fini ?