" Je me souviens des soirs d'orage à l'époque où je vivais loin des livres, des plumes et des murs de ce scriptorium.
Je me souviens du vent qui soufflait et qui traversait les murs de bois de notre maison. Il faisait froid et le feu lui-même avait du mal à résister à la tempête.
Aujourd'hui, il pleut et le vent souffle aussi mais c'est à peine si je vois la flamme de ma bougie vaciller sur sa mèche. J'ai froid au bout des doigts - comme d'habitude - mais mon corps et mon esprit sont bien au chaud.
Dans mon village, loin du monastère, les nuits de tempête semaient de véritables terreurs parmi les paysans. Il y avait des peurs de foudre, d'apocalypse ou tout simplement de mourir sous les murs écroulés de sa maison. Il fallait aussi que les récoltes soient rentrées et que les bêtes soient solidement attachées.
Quand tout était rangé et qu'il n'y avait plus rien à faire à part prier ou penser à autre chose, les habitants du village se réunissaient dans la grande auberge. Placée sur la route de Saint-Jacques, elle accueillait, selon les saisons, les pèlerins qui partaient vers le Sud ou les marchands qui rejoignaient les grandes foires du Nord. C'était le seul bâtiment construit en pierre sur les ordres du seigneur Rodrigue et le seul suffisamment grand pour accueillir, quatre ou cinq fois par an, l'ensemble du village pour les plaids ou les grandes perceptions.
Une fois à l'intérieur des murs, le feu ne tremblait presque plus et le danger semblait plus loin. Les hommes, faute de prier, s'asseyaient pour boire ; les femmes se regroupaient pour parler ou chanter tout en continuant leurs ouvrages ; les enfants s'installaient sur le sol ou couraient entre les tables jusqu'à ce que le sommeil les emporte entre deux coups de tonnerre.
Un soir comme celui-là, mon père m'avait envoyer abriter les sarments de vigne séchés mais je n'étais pas rentré à la maison. J'étais monté au sommet de la butte aux merles pour observer, du plus haut point possible, les malheurs qui nous arrivaient du ciel.
La pluie tombait des nuages, les éclairs aussi. Le vent venait du ciel. Les nuages crachaient sur nos têtes mais je ne voyais pas qui nous soufflait dessus. Les éclairs illuminaient la nuit jusqu'aux limites de l'horizon. Je voyais que le ciel était aussi fermé au-dessus de moi que la forêt qui était au-dessous. Et la pluie tombait entre les deux.
Un tonnerre passé, j'entendis la voix de mon père qui grimpait à ma rencontre et me hurlait de le rejoindre. Nous étions tous les deux complètement trempés. Le vent m'aida à descendre jusqu'au bas de la butte et mon père m'entraîna de force jusqu'à l'auberge.
Une fois à l'intérieur, nous commençâmes par nous sécher près de la grande cheminée. Mon père disparut ensuite parmi les tables et je me retrouvai seul devant le crépitement des flammes.
Je cherchai alors à retrouver mes frères parmi la foule des villageois lorsque je m'aperçus que, ce soir-là, tous les enfants s'étaient regroupés au même endroit, assis autour d'un homme, assez jeune, qui parlait en faisant de grands gestes.
Il portait des habits de voyageur. Ses bagages étaient posés derrière lui. Mais ce n'était pas un pèlerin ni un commerçant. C'était... un raconteur d'histoires et un musicien. Un trouvère. Un de ceux qui s'arrêtaient dans les châteaux ou sur les places des grandes villes pour demander quelques deniers en échange de leurs amusements. Sans doute avait-il été surpris par la tempête pour arriver dans ce village où les pièces ne sortaient presque jamais des bourses. Je n'avais encore jamais vu quelqu'un de pareil.
Un moine instruit comme je le suis ne saurait aujourd'hui prêter l'oreille aux balivernes que raconterait un tel personnage mais le petit garçon, lui, a tout entendu.
Dernière mise à jour de cette page le 26/01/2009
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