Effectivement, je connais bien Hitch Town et, un peu plus loin, la ferme de mes grands-parents. Je ne sais pas vraiment de quelle manière mon père y fut accueilli et hébergé pour quelques jours.
Ah, la France... Je sais qu'il parla longtemps de la France à ses hôtes américains. Et il rencontra leur fille, "très curieuse mais très timide à l'époque".
L'histoire telle que je la connais se déroula de la plus parfaite des manières. Après quelques jours de conversations et de promenades, mon père reprit sa longue route vers San Francisco en promettant de lui écrire. Une fois installé, des séries de lettres traversèrent l'ouest des États-Unis jusqu'à ce que le jeune homme propose à la jeune fille de le rejoindre. Le jeune homme était sérieux et avait une bonne situation. La jeune fille rêvait d'amour, de voyages et de Californie. Les bons fermiers de Hitch Town ne s'opposèrent pas à son départ.
Elle le rejoignit à San Francisco, s'installa avec lui, trouva un emploi et ils se marièrent quelques mois plus tard.
Bilan de l'histoire : mon père est originaire du midi de la France, ma mère du fin fond du Colorado et moi je suis né en Californie il y a trente-quatre ans.
Depuis, je peux dire que j'ai vu du pays. J'en ai vu et j'en ai encore plus survolé.
Vacances chez mes grands-parents français : vol long-courrier et TGV.
Vacances chez mes grands-parents américains : vol intérieur et route.
Études à New York. Stage en Australie (Sydney). Quelques séjours en Amérique du Sud. Puis Londres où j'ai construit ma vie.
Qu'est-ce que je fais là ? Je perds mon temps. J'ai l'impression de ne pas avancer.
Où vais-je ? Je crois que, pour l'instant, je m'en fiche un peu.
Quand Estel, ma fiancée, m'a quitté, j'ai sombré dans une profonde dépression.
Disons que c'est de cette manière que mon psy m'a présenté les choses. Pour moi, je souffrais surtout d'une envie de vomir permanente et la moindre contrariété m'incitait à me jeter sous un autobus (je ne suis jamais passé à l'acte mais c'était quand même pénible à supporter).
Ici, où tout est plat et désert, c'est vrai que l'envie de me jeter sous un bus ne m'effleure même pas l'esprit : j'aimerais tellement en voir un à l'horizon... En fait, perdu sur cette route, je ne vois même pas comment un suicide serait envisageable. Et puis cela signifierait de rester ici encore de longues années avant que quelqu'un puisse retrouver mon corps. Comme disait mon père : "Plutôt crever que de rester ici." Comme lui répondait ma mère : "Mais l'un n'empêche pas l'autre, mon chéri."
Ils s'aiment depuis quarante ans et Estel n'est pas restée deux ans avec moi. Pourtant c'était aussi une belle histoire. Et j'étais persuadé que c'était la bonne.
Je l'avais rencontrée dans le métro, par le plus grand des hasards.
Dans la foule anonyme, quand vous souriez à quelqu'un et que la personne vous rend votre sourire, vous comprenez que vous avez à faire à une personne spéciale. Différente.
Sourire. Se parler un peu. Se revoir par hasard. Parler un peu plus.
Il n'y avait aucun rendez-vous entre nous. Juste des concordances d'emploi du temps. Parfois l'un de nous manquait à l'appel : la journée suivait son cours dans l'attente du lendemain.
Tous nos collègues de l'époque cherchaient l'âme soeur par Internet ou s'inscrivaient dans des adresses de speed-dating. Pour nous, ça n'allait pas vite mais il y avait déjà du suspens.
Au début, je ne connaissais ni son prénom ni son mail ni son numéro de téléphone : chaque jour, elle pouvait disparaître à tout jamais sans laisser de trace.
Pour elle, j'étais Français. Je lui parlais surtout de la France. Ah, la France... Qu'est-ce que ça peut plaire aux femmes. Encore plus que la Californie et l'Australie réunies. Quant au Colorado...
Et puis nous sommes devenus vraiment amis. A chaque pas de plus vers elle, elle répondait par un sourire. A ses côtés, je me sentais d'une légèreté incroyable. Lorsque je l'ai invitée à dîner, c'était la première fois que je la voyais à l'air libre.
C'était bien une histoire parfaite. Je l'ai emmenée voir mes parents en Californie, mes grands-parents dans le midi et puis nous avons fait quelques voyages : l'Australie, la Chine, la Polynésie... Et nous avons vécu ensemble pendant près de deux ans. Jusqu'à ce qu'elle parte...
Elle est sans doute toujours obligée de prendre le métro mais je ne l'y ai plus recroisée depuis. Contrairement à ce que je pensais, face à une telle masse de gens, il ne suffit pas de chercher pour trouver quelqu'un.
Et le problème est que, même si je cherchais quelqu'un d'autre, je ne souris plus à personne : je n'ai donc plus aucune chance. C'est mathématique.
Qu'est-ce que je fais là ? Disons que je m'aère un peu la tête et tout le reste...
Où vais-je ? Chez mes grands-parents américains que je n'ai plus vus depuis de longues années. Ils sont vieux maintenant mais ils sont toujours ravis de m'accueillir. Ils seront contents de me voir. Je serai bien là-bas.
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